
Le XVIIe s’est attelé à extirper des terres d’Ardenne les restes de l’ancien paganisme. La chasse aux sorcières, à savoir la volonté de la part des élites de civiliser des masses mal christianisées ou considérées comme telles, fut extrêmement violente et virulente en Ardenne. Le siècle qui intéresse notre étude a néanmoins évolué. Les juges ne brûlent plus la vieille sorcière comme auparavant. Certes, on croit bien sûr toujours au diable, mais dégoûtés par les excès du siècle passé, les juges préfèrent faire preuve de clémence. La sorcellerie est toujours un délit, mais parmi les autres.
En parallèle les élites se sont mises à pourchasser ceux qui blasphémaient ou injuriaient leur prochain. L’injure est considérée comme une violence verbale. Mais n’est-ce pas normal dans le chef de cette société essentiellement orale où le poids des mots revêt bien plus d’importance que de nos jours. La situation face à ce type de violence peut être résumée par l’adage « qui ne dit mot consent ». Tout le monde occupe une place bien définie au sein de la communauté villageoise. Une certaine forme d’honneur est ainsi bafouée par l’insulte qui devient dès lors inacceptable.
Le XVIIIe siècle est surtout marqué par un soucis d’ordre accru. La rechristianisation semble plus ou moins acquise en Ardenne à cette époque. Toute une série de comportements séculaires sont rabroués, interdits. L’ordre devient une des valeurs essentielle à la bonne marche de la vie et de la société. La seconde valeur essentielle apparaît être le travail mais l’un ne va-t-il pas sans l‘autre ?
De ce fait une catégorie de personnes est pourchassée : le vagabond étranger. Ce dernier devient le bouc émissaire du siècle comme l’avait été la sorcière au siècle précédent. L’augmentation de la population à partir de la seconde moitié du siècle a conduit bon nombre de gens sur les routes. La réalité du phénomène du vagabondage est une réalité qu’on ne peut mettre en doute. Le seul tort du vagabond est de mener, souvent par la force des choses, un mode de vie désormais incompatible avec la volonté d’encadrement, d’ordre et de travail voulu par les élites dirigeantes. Il devient alors un bouc émissaire accusé d’être responsables de toutes les calamités du temps.
Ce rejet du vagabond est à mettre en parallèle avec la xénophobie des populations rurales ardennaises. Mais si la xénophobie des élites est dirigée contre une catégorie particulière d’étrangers, les vagabonds étrangers, celle des masses rurales est plutôt dirigée contre l’autre. Ce dernier est plus l’habitant du village voisin que l’étranger qui vient de loin.
La Justice stavelotaine utilise toujours les supplices et la torture. Toutefois l’exiguïté du territoire et la faiblesse des moyens de police rendent ce type de répression assez rare. En effet, achant qu’il risque la mort ou une autre forme de peine grave, le criminel a tout le loisir de s’enfuir. Des avis de recherche sont bien envoyés aux principautés voisines mais sans grande efficacité semble-t-il.
L’homicide constitue bien sûr le pire crime qui soit et, relevant du droit de haute justice du prince, est jugé par les échevins de la Haute Cour de Stavelot. Véritable excès de violence, l’homicide est normalement puni de mort, soit par décollation, soit par pendaison. Cependant la réaction des juges dépend des circonstances du meurtre. On ne condamne pas systématiquement à mort l’élément homicide. Des lettres de grâce peuvent également sauver le meurtrier.
La justice pénale stavelotaine est assez peu touchée par les idées des lumières. Les juges utilisent toujours la constitution Caroline de Charles Quint. Néanmoins un adoucissement de la pratique répressive est constaté : en cas de sorcellerie et en cas d’adultère notamment.
Une remarque importante est à faire à propos du type de criminalité rencontré dans nos sources L’hypothèse célèbre Pierre Chaunu, selon lequel on serait passé au cours du dernier siècle de l’Ancien Régime « de la violence au vol », ne se vérifie pas dans l’ouest de l’Ardenne stavelotaine.
Nous n’avons pas effectué un recensement systématique des délits de vol. Néanmoins nous pouvons affirmer que ceux-ci sont peu présents dans nos sources. La criminalité que laissent apparaître nos archives judiciaires est surtout constituée par des affaires de petite violence et par des affaires de braconnage lié surtout à la forêt. En ce sens la situation principautaire est semblable à celle rencontrée dans d’autres régions rurales telle que le Languedoc .
Le recul de la violence face au vol témoignerait d’une évolution des comportements vers moins d’agressivité. Cette situation est sans doute la conséquence diffusion de la civilisation urbaine, du progrès des enseignements et de l’alphabétisation, du reflux de la mortalité des adultes et de l’affermissement de la sécurité publique . Le Languedoc ainsi que la principauté de Stavelot sont des régions essentiellement rurales. On y est en retard au niveau des moeurs, bien sûr, mais aussi au niveau policier. Les moyens de police dans la principauté sont assurés par les manants eux même. Rien à voir donc avec le système de police parisien par exemple.
Les voleurs incriminés sont très rarement des manants. Ces derniers chapardent bien, ça et là, quelques branches à la forêt, un peu de grain ou encore de la laine, mais les vols conséquents (lingerie, chevaux, etc...) sont l’œuvre d’étrangers. En outre, assez pauvre, les régions rurales de la principauté ne semblent pas avoir présenté beaucoup d’attrait pour les voleurs professionnels. Ce qui est certain, c’est qu’on constate une sévérité accrue des juges en cas de vol, et à plus forte raison s’il s’agit d’objets religieux. On se trouve alors en face d’un véritable sacrilège puni de mort.
Les archives étudiées font ressortir une profonde banalité de la violence qui semble véritablement faire partie de la vie de tous les jours et faire partie des rites d’interaction entre individus. Pour preuve la clémence des juges face aux brutalités paysannes. Il faut cependant faire remarquer le fait que les crimes graves sont jugés par la Haute Cour de Stavelot. Donc par des éléments ne faisant pas partie de la communauté villageoise. Les faits de petite violence, s’ils apparaissent souvent comme étant scandaleux et excessifs, n’en sont pas moins très bien tolérés par les échevins locaux. L’amende demandée s’élève rarement à plus de 3 florins. C’est à notre avis l’indice le plus important de la relative tolérance du phénomène de la part des juges locaux.
La violence est rarement pathologique ou purement criminelle. On se bat car on contrôle mal ses instincts. On laisse éclater sa colère lorsque quelqu’un empiète sur son territoire. Que celui-ci se définisse dans le cadre de son héritage ou au cabaret . Pour preuve on cherche rarement à annihiler l’adversaire. On meurt d’une blessure mal soignée mais rarement sur le coup. Autre preuve s’il en était besoin : les armes. La grande majorité des instruments utilisés ne sont pas des armes mais des outils ou objet le devenant par la force des choses : bâton, houlette, faux, etc...Ajoutons que l’hiver voit diminuer la violence. Celle-ci atteint son paroxysme en été, moment où les conditions de possibilité de rentrer en contact avec autrui sont les plus importantes.
Une étude réalisée par Laurence Stone et citée par Jean Delumeau constate, outre la diminution de la violence, que, avant 1660, la violence est surtout dirigée contre des voisin, des amis ou des étrangers, mais assez peu contre des membres de la famille. A l’intérieur de la maison familiale, les victimes sont principalement les enfants serviteurs et apprentis. Ensuite une double évolution apparaît : la violence va désormais se situer à l’intérieur de la famille plutôt qu’à l’extérieur et , dans le cadre familial, atteindre moins les enfants que les conjoints et les amants. La situation du XVIIIe siècle stavelotain est à l’opposé de cette situation. La violence éclate rarement dans le giron familial. En outre les deux homicides que l’on recense dans le cadre de la famille sont tous les deux dirigés contre des enfants. Cela nous semble plus être l’indice de l’importance que revêt la famille en Ardenne que d’un retard au niveau des mentalités. La folie ou la démence est alors une excuse valable à la violence. Dans ce cas le dément violent doit être surveillé par les membres de sa famille. Cela laisse apparaître, une fois de plus, l’énorme importance de la cellule familiale à cette époque en Ardenne.
La violence chez les jeunes représente environ un tiers du total des affaires. Ce rapport est inférieur à la situation constatée en Artois aux siècles précédents. Est-ce le signe d’un adoucissement des moeurs dans le chef de cette catégorie particulière de la population. On peut le penser car le XVIIIe siècle est marqué, en Ardenne, par un renforcement de la religiosité. Mieux encadrés et mieux éduqués, ils se seraient pacifiés.
Le pouvoir absolu du prince-abbé n’est pas contesté par les populations. Ce que ces derniers reprochent au pouvoir c’est l’impôt. Dès lors la réaction des manants va plutôt vers les auxiliaires du pouvoir les plus bas placés dans la hiérarchie : sergents, gardes forestiers, échevins. En outre, due à une colère mal contrôlée, la violence à l’égard de ces derniers est plutôt verbale que physique. Cela nous semble être l’indice du respect de l’autorité légitime de la part de ces populations rurales .
Il reste encore à évoquer les absents, à savoir le suicide et le viol, dont aucun cas n’a été recensé dans nos archives. On sait que le suicide sous l’Ancien Régime est un crime de la pire espèce car il est une atteinte à Dieu, maître de toute vie.. Il semble que le suicide soit rare voir inexistant dans les sociétés de type traditionnel, ou l’individu n’a pas la primauté sur le groupe . Deux possibilités d’interprétation s’offrent dès lors à nous : ou effectivement ces deux types de délits n’ont pas touchés nos trois mayeuries au cours du XVIIIe siècle, ou la loi du silence a prévalu lorsque cela s’est produit. L’objectivité ne nous permet malheureusement pas de trancher entre ces deux hypothèses.
La présente étude de la violence, outre les points que nous venons d’évoquer, renforce ce que nous savions déjà : à savoir l’importance de la communauté et de la famille. Le manant ne trouve sa place qu’à travers ces deux types de groupes sociologiques. Qu’un individu vienne mettre en péril l’une ou l’autre de ces structures et c’est l’exclusion. La violence telle qu’elle apparaît dans nos sources met rarement en péril l’ordre établi. Au contraire elle fait partie des rites d’interactions entre individus. C’est pourquoi elle est bien tolérée. A cela s’ajoute l’élément régulateur que constituent les cours locales. Les échevins font eux mêmes partie de la communauté dont ils règlent les différends. On voit à travers les sentences qu’outre leur tolérance vis à vis d’un phénomène banal, ils ne cherchent pas à accabler leurs manants .
Nous sommes conscients de n’avoir qu’esquissé le problème de la violence. Les yeux qui ont été les nôtres ont été ceux de la Justice d’autrefois. Le fameux « chiffre noir » doit être bien plus important que les seuls cas évoqués par nos archives. Il semble que les membres des sociétés d’Ancien Régime réglaient souvent leurs différends devant une autorité morale reconnue : curé, notaire, etc...Leur action pacificatrice empiète toute fois sur le terrain de la Justice. La présente étude n’a présenté que les formes de violences dont les juges ont pu avoir connaissance. Dès lors pour que l’une étude de ce phénomène soit complète, il reste à envisager l’analyse d’autres sources. Les premières d’entre elles sont certainement les archives notariales. Mais ceci est déjà une autre histoire...