
Les recherches en éthologie humaine montrent que les choix spatiaux d’un individu ou d’une société sont pratiquement immuables. Ainsi l’espace, plus qu’un lieu, est un véritable langage de la personnalité incluant règle et grammaire. Chaque individu possède autour de lui un territoire invisible dont l’étendue enfle ou diminue au gré des situations. Toute personne tente de préserver son domaine spatial et les comportements les plus fréquents sont ceux de la lutte et de la fuite. De telle sorte que quand l’empiétement semble insupportable, il provoque une action de riposte. L’agression de proximité semble dès lors revêtir un caractère universel .
Les travaux de Karl Lorenz sur l’agressivité vont dans ce sens : elles tendent à démontrer que l’agressivité intra-spécifique est intimement liée au territoire. Selon lui, chaque parcelle de territoire peut recevoir paisiblement un certain nombre d’individus d’une même espèce. Au-delà de cette donne, les conflits éclatent .
Que l’on regarde autour de nous, les endroits où éclatent la violence ne sont-ils pas ceux à l’intérieur desquels la marge de manoeuvre des individus est la plus réduite : banlieues, quartiers chauds des villes, soirées à forte concentration d’individus, cafés, etc... Bien sûr d’autres facteurs peuvent venir se greffer sur la donne territoriale mais notre opinion est que plus la concentration d’individus est importante et plus l’endroit où s’exerce cette concentration est limité géographiquement, plus les chances de voir la violence éclater sont importantes.
La cause la plus importante de l’éclatement de la violence est l’empiétement sur les terres ou le bien d’autrui. 29 affaires mentionnent ce type de cause, ce qui représente 20% du corpus étudié. Il y a fort à parier que ce chiffre doit être multiplié dans la réalité car, répétons-le, les sources sont souvent muettes sur les raisons des agressions.
On pénètre rarement à l’intérieur des maisons. Nous avons recensé 5 cas de ce genre. Gare à celui qui se risque dans la demeure d’autrui. C’est ce qui arrive à une mendiante de Lierneux, Elizabeth Denis qui se fait gravement blesser à la tête par Henry Marcas et son fils Mathieu pour s’être introduite, le 3 août 1741, dans leur demeure et leur avoir dérobé un peu d’avoine et de la laine . La blessure est tellement grave qu’elle a dû recevoir les derniers sacrements !
Le plus souvent, dans le ban de Lierneux surtout, c’est le fait de faire pâturer ses bêtes sur l’héritage d’autrui qui déclenche la colère et fait exploser la violence de nos manants. Nous avons déjà évoqué le cas très fréquent du gage . L’héritage est en effet la base de la richesse des manants, ce qui leur permettra de vivre. N’est-il pas d’ailleurs significatif que les sources parlent des « biens d’autrui » pour ce type de territoire ? On s’y bat souvent pour ce que nous pourrions considérer comme des broutilles : vol de fruits à un arbre, conflit pour la propriété d’une tourbière, endommagement de la prairie suite au passage d’une charrette, etc.... L’extrême pauvreté et les conditions de vie très précaires de l’époque expliquent aisément ce genre d’escalade qui, nous l’avons vu dans le chapitre sur les homicides, peut aller jusqu'à provoquer la mort d’homme !
Le cabaret occupe une place privilégiée et singulière dans l’espace villageois. Les brassages y sont plus importants. Cet endroit semble le plus souvent fréquenté le dimanche faisant même ombrage à l’église. C’est pourquoi un bon nombre d’ordonnances du prince vont dans le sens d’une réglementation plus stricte de sa fréquentation. La fermeture des cabarets est annoncée par la cloche : à 21 heures, du 1er avril au 1er octobre ; à 20 heures le reste de l’année. Une seule cloche informe de la fermeture de cet endroit. Nos sources mentionnent bon nombre de procès relatifs au non-respect de cette obligation, signe s’il en était que la réforme des moeurs a bien du mal à passer dans le chef de la population. Les sergents ne sont d’ailleurs pas les premiers à respecter les mandements .
Le divertissement est évidemment la première fonction de cet endroit. On y fait part des derniers ragots, des dernières nouvelles. On y boit bien sûr, mais on y fume du tabac. On y joue également, pour de l’argent aux cartes et aux chiques .
23 affaires prennent naissance au cabaret . La première remarque à faire est la suivante : comme nous l’avons déjà fait remarquer, c’est dans la ban de Ferrières que l’on rencontre le plus de cas de violences à la taverne. Seulement 2 affaires de ce type ont le ban de Lierneux pour contexte territorial contre 21 dans le ban de Ferrières. On peut invoquer une culture de la fréquentation du cabaret plus prononcée du côté de Ferrières mais aussi l’étendue des bans ainsi que le nombre d’habitants des villages. Le ban de Ferrières est en effet bien moins étendu que celui de Lierneux. Il est donc plus facile pour les habitants de Ferrières et ses alentours de se rendre au cabaret que pour ceux de la mayeurie de Lierneux qui habitent pour la plupart des petits hameaux assez éloignées les uns des autres . Au niveau de la population, le village de Lierneux comporte 40 maisons, celui de Bra 35 et celui de Ferrières 57.
Dans un peu plus de la moitié des cas (12 cas sur 23, soit 52 % du total de cet type d‘affaires), les bagarres qui éclatent au cabaret, mettent au prise plus de deux personnes.
Première catégorie de bagarres, celles qui mettent au prise deux groupes de villages voisins . Les populations rurales d’Ancien Régime se caractérisent par un intense xénophobie . Celle-ci est surtout dirigée vers celui qui habite le village d’à côté. Les stavelotains n’échappent pas à la règle. Elle sert, nous semble-t-il, de lien de cohésion et d’affirmation d’un groupe sur l’autre. Généralement les causes sont purement arbitraires et ne sont qu’un prétexte. Etre étranger est souvent une condition suffisante pour servir de cible. Ce genre de comportement est malheureusement encore bien présent dans le chef de beaucoup d’Ardennais de notre époque. Pendant les vacances estivales, « aller casser du flamand », par exemple, est un sport très prisé dans ma région par certains jeunes qui ne sortent que dans l’optique de se battre. Preuve s’il en était que les moeurs ont bien du mal à évoluer. On ne compte plus, en outre, durant toute l’année, les bagarres mettant au prise les bandes de jeunes de tel village contre ceux de tel autre village voisin. On peut citer les conflits éclatant entre ceux de Mÿ et ceux de la Rouge Minière ou encore entre ceux de Mormont et ceux d’Yzier. Un meurtre est même à la clef d’une de ces bagarres. La xénophobie de ces populations rurales peut également s’exercer contre des étrangers à la principauté mais c’est plus rare. C’est ce qui arrive pourtant en 1765 à un Français, Nicolas Doyon, blessé à sang coulant par un certain Hubert Lecoq. Notre agresseur est alors en état d’ébriété et ne supporte pas « les sottises » que le Français lui dit. Les soins d’un chirurgien sont nécessaires pour rétablir ce dernier. Aucune amende n’est réclamée à notre agresseur qui ne devra payer que les seuls frais (de justice et de chirurgien) .
Il faut également faire remarquer que le cabaretier est souvent aux premières loges. C’est normal car il doit veiller à la bonne marche de son cabaret et faire respecter l’ordre. Il est donc un personnage central dans la violence au quotidien.
L’alcool est bien sûr à la base de l’explosion de la violence dans ce type d’endroit. L’état d’ébriété des belligérants n’est cependant pas systématiquement mentionné. Les raisons profondes ne le sont pas non plus. C’est seulement en cas de crime grave que la justice essaie d’en savoir un peu plus. A remarquer que la taverne est le cadre, ou point de départ, de deux des homicides que nous avons recensés .
En Artois, une des grandes causes des bagarres au cabaret se situe dans le non-respect de l’usage du paiement de l’escot . Le non respect de cet usage entraîne souvent l’explosion de la violence. Nos sources ne mentionnent ce cas qu’une seule fois : au cabaret des époux Deforge, à Lierneux, en octobre 1714. Non content de ne pas avoir respecté les ordonnances du prince-abbé qui interdisent de fréquenter les cabarets après neuf heures du soir, lorsqu’il fut question de faire leur escot, un certain Olivier Cornet dit qu’il ne devait rien et commença à menacer la compagnie ainsi qu’à jurer et blasphémer. Les autres lui disent de se calmer où ils le jetteront dehors. Il sort et menace d’un coup de baïonnette quiconque serait assez téméraire pour sortir. Un certain Jacques Denis avoue avoir été bien battu . Niant d’abord les faits les inculpés se rétractent et se soumettent. La sentence tombe le 18/10/1714 : 3 florins brabant pour Olivier Cornet et 2 pour les époux Deforges. Est-ce l’indice du respect de l’usage en Ardenne ou est-ce par manque d’informations de nos sources que l’on ne rencontre qu’une seule fois ce genre de cas?
Frédéric Chauvand nous apprend qu’au XIXe siècle, les bagarres qui se déroulent à l’intérieur du cabaret sont rares. On préfère refouler sa rancoeur et puis, une fois sorti, laisser libre cour à son ressentiment et se battre . La situation dans l’ouest de l’Ardenne stavelotaine est un peu différente. La bagarre éclate le plus souvent à l’intérieur de la taverne même s’il est vrai qu’elle se poursuit parfois sur les chemins avoisinants.
Public, le chemin est un lieu de rencontre privilégié. Les archives mentionnent 8 cas de violences se déroulant dans cet endroit particulier. C’est peu, mais il faut toujours tenir compte du peu de précision apportée par nos sources. Il conviendrait à notre avis de multiplier ce chiffre.
Le chemin est bien sûr un lieu favorisant les brigandages. Une enquête faite à Ferrières conduit à la mise en accusation de deux de ces personnages convaincus de vols avec violence et meurtre sur les chemins de ce ban . Ce sont d’ailleurs les deux seuls cas de brigands « professionnels » que nous ayons rencontrés. A l’inverse, les voleurs peuvent faire les frais de poursuites engagées à leur encontre par des manants lésés. C’est à la suite d’une de cette poursuite que Jean Pierre Warrenne, vagabond et voleur, trouvera la mort en août 1768 .
Certaines bagarres commencent donc au cabaret et se poursuivent sur les chemins avoisinants. Rappelons le meurtre de Nicolas Deum qui obéit à ce schéma. La bagarre, qui est à l’origine de cet homicide, voit ceux de Mÿ et ceux d’Hamoir être agressés par ceux de la Rouge Minière. L’escalade entraînera la mort du malheureux Nicolas Deum. Même scénario mais sans conséquences funestes cette fois le 5 juin 1781. Cette fois, ce sont ceux d’Yzier contre ceux de Mormont. On joue du bâton on se jette des pierres et le couteau est même tiré mais sans conséquences plus graves que des blessures à sang coulant. Les amendes sont cependant assez élevées, et s’élèvent à 6 florins pour les coupables. A cela s’ajoutent des frais de justice très importants .
Il n’est cependant pas nécessaire d’être en groupe pour se battre sur ces chemins. Jean Michel Renier d’Ancomont et Jean Henry Rémÿ d’Odrimont en viennent ainsi à se battre sur un chemin pendant la nuit. Les raisons de cette rixe sont inconnues. Tout ce que l’on peut ajouter c’est que le premier blesse le second à sang coulant à l’aide d’un gros bois. L’amende réclamée s’élève à 1 florin or .
Mis à part les héritages, les cabarets et les chemins qui constituent les pôles privilégiés de la violence, on en trouve d’autres. L’église n’est jamais le théâtre de violences. Est-ce une fois de plus le signe du respect de la population ardennaise pour les choses religieuses. On peut le penser. Par contre les alentours de cet endroit particulier peuvent éventuellement voir exploser la brutalité. C’est néanmoins extrêmement rare. Nous avons déjà évoqué le cas d’un jeune de Lierneux suscitant querelle durant une procession religieuse. Il nous semble devoir considérer, dans ce cas précis, le chemin comme une excroissance du domaine religieux qu’est l’église. Mis à part ce cas unique, nos sources mentionnent une tentative de meurtre à la sortie de la messe. Les raisons qui forcent Jean Denis Grand Jean de Lierneux à tirer sur Sÿmettre Urbain du même lieu sont malheureusement absentes de nos archives. Tout ce que l’on sait de plus, c’est que Sÿmettre est blessé à sang coulant et a risqué la mort. La requête réclame une peine de 100 florins au moins ou une peine corporelle . Nos informations s’arrêtent là. Ajoutons à titre indicatif qu’il s’agit de la seconde tentative de meurtre à l’arme à feu que subit Sÿmettre. Les raisons qui ont poussé Jean Denis à agir de la sorte sont malheureusement inconnues.