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La violence familiale

La violence juvénile en Artois, du XVe au XVIIe siècle, représente 59% de l’échantillon total. Robert Muchembled constate que la violence chez les jeunes est en augmentation au XVIIe siècle : 70% contre 49% au siècle précédent. Ces chiffrent traduisent une intensification des conflits aussi bien entre jeunes gens qu’entre célibataires et adultes. Cette augmentation de la violence chez les jeunes va également de pair avec l’indulgence des souverains à leur égard à cette période. Il se pose dès lors la question de savoir si ces chiffres ne sont pas un indice parmi d’autres d’une difficulté croissante d’adaptation de ce groupe d’âge à la société. Le temps est d’ailleurs celui d’un retard croissant de l’âge du mariage en Europe occidentale, ce qui intensifierait leurs frustrations .

Qu’en est-il dans l’ouest de l’Ardenne stavelotaine durant le dernier siècle de l’Ancien Régime ? D’une part le jeune devient adulte très tard, à 25 ans. Jusqu'à cet âge, ce sont les parents qui sont responsables des actes délictueux n’encourant qu’une amende. Ensuite c’est lui, et lui seul, qui est responsable de ses délits. Toutefois ce dernier continue souvent à vivre chez ses parents et, dans ce cas, émancipé ou non, le jeune est, dans les sources, toujours nommé en fonction de son père ou de sa mère (« fils de ... »). Les filles sont bien sûr sous-représentées.

50 affaires, sur un total de 143, font mention de jeunes. Cela représente environ 34% de l’échantillon global. C’est moins que le pourcentage de l’Artois au cours des siècles précédents. Robert Muchembled évoque la difficulté d’adaptation d’une catégorie sociale dans un monde en pleine mutation. Nos chiffres traduisent-ils une évolution comportementale de la jeunesse, désormais plus policée grâce à l’action de l’Eglise et des élites ? C’est une explication tentante qui pourrait être renforcée par une augmentation de la ferveur religieuse en Ardenne. Au début du XVIIIe siècle, il se crée un vaste mouvement de construction de chapelles qui a des racines profondes car la création de ces édifices est réclamée depuis longtemps dans toute l’Ardenne. Pratiquement, ce mouvement vise à rapprocher les manants de certains hameaux éloignés d’un centre religieux plus proche de chez eux. Mais n’est-ce pas, également, la concrétisation d’une augmentation de la ferveur religieuse. ? N’oublions pas que c’est à la communauté qu’incombe le choix de décider et de payer ces constructions. Ce mouvement va, en outre, avoir comme conséquence une augmentation du personnel ecclésiastique dans des endroits alors isolés . Tout cela ne va-t-il pas civiliser des populations jusqu’alors laissées à elles même ? Rien ne nous permet de l’affirmer mais cela nous semble une bonne explication.

Il faut avant toute chose parler des « compagnies de la jeunesse » qui, dans les villages d’Ancien Régime, obéissent à une éthique comportementale basée sur la virilité et recourent fréquemment à la violence. Il faut se faire respecter. La Jeunesse est une organisation de fait, groupant, à partir de 12-14 ans, tous les célibataires de la communauté villageoise . La tradition leur confie l’organisation des réjouissances collectives, le règlement des différends entre jeunes, la défense de l’honneur et de l’intégrité des moeurs traditionnelles du village . En outre, célibataires, une certaine frustration à l’égard des hommes mariés, peut exister dans le chef de nos jeunes campagnards. Cette frustration est insoutenable en cas de mariage d’une fille jeune avec un homme trop âgé, voire d’un village voisin. Eclatent alors des charivaris qui traduisent la désapprobation des jeunes. Les places son chères sur le marché matrimonial et, dès lors, les jeunes hommes à marier considèrent ce genre d’union comme un empiétement sur leur terrain de chasse. Ces charivaris sont néanmoins jugés inacceptables par le pouvoir des élites car ils mettent en péril le repos public et donc l’ordre . Nous en avons recensé un seul. Suite au mariage de Doris Gérard en 1717, la jeunesse de Bra va s’attrouper plusieurs nuits durant devant sa maison et faire « du tintamare avec des chaudrons et cornes », jeter des pierres sur sa porte et, enfin, l’insulter. La peine réclamée est de trois florins par délinquant . Cette unique trace dans nos archives est elle une marque de tolérance des Cours vis-à-vis d’une coutume qui renforce son action préventive et assure des moeurs honnêtes ou l’indice du déclin de cet usage?

Il existe peu de distractions à la rudesse et à la précarité de la vie d’alors. Ces jeunes s’amusent donc comme ils peuvent en allant au cabaret, surtout, mais aussi en organisant des soirées dansantes. Les réactions peuvent être très violentes si un des jeunes se sent, ou est, rejeté du groupe. La famille de l’échevin Urbain de Lierneux va en faire les frais. Le 19 septembre 1739, vers 9 heures du soir, des coups de fusil sont tirés sur les personnes de l’échevin Maurice Urbain, de son fils Sÿmettre (29 ans) et d’une de ses filles. Les coups de feu sont visiblement destinés au fils de l’échevin. Le dimanche soir précédant, « la jeunesse dansant des danses dans la maison Jean Derria, Jean François Aubrÿ a été empêché par Sÿmettre Urbain de rentrer dans la ditte maison ». « Il est sorti en menaçant de foutre un coup de pistolet ». Sÿmettre Urbain a d’ailleurs été prévenu par le fils d’Henry Marcas « qu’on lacheroit le coup de fusil et qu’il devait se tenir sur ses gardes ». Les coupables ne seraient autre que Jean François Aubrÿ et son frère Paul . La vengeance, à caractère familial, apparaît donc clairement être le mobile de cette tentative de meurtre qui heureusement ne fera aucune victime. Même scénario en 1784 lorsque Jean Joseph, ayant « méprisé les jeunes hommes de la Rouge Minière », est mis à la porte de la maison où ils font la fête. Il y revient un peu plus tard, un bâton pointu à la main, et en donne un coup à Antoine Sylvestre de Houppet. Ce dernier, touché à l’œil, restera éborgné. La cour le condamne à 2 florins or d’amende ainsi « qu’aux dommages, cuisures et intérêts soufferts par Antoine » .

On se bat également entre bandes, ou plutôt groupes, rivaux. La solidarité familiale est toujours de rigueur. Les trois fils de Henry Sauvage en décousent ainsi « à sang coulant » avec quatre autres jeunes de Lierneux le dimanche 3 février 1760 vers les deux heures de l’après-midi « alors que le peuple s’en alloit à grande foulle aux offices divins » .

Les parties de cartes se terminent parfois par des coups de poings, tels ceux échangés entre Jean François Noël et François Halconnu, tous deux de Reharmont .

L’alcool est souvent, mais cependant moins que nous le pensions, à la base de rixes entre jeunes. Le 9 mai 1712, par exemple, jour de la procession de saint Sÿmettre, patron de Lierneux, Gaspar Baÿar de Hierlot, fait scandale en suscitant querelle, jurant et blasphémant le très saint nom de Dieu, et ce, malgré les appels au calme du curé de Lierneux. Le montant de l’amende demandée est de six florins. Mais n’étant pas coutumier de tels excès, étant ivre ce jour-là et se soumettant, la Cour le condamne à offrir deux livres de cire à l’église paroissiale de Lierneux ainsi qu’à une amende de 1 florin brabant en argent .

Passons maintenant en revue ce qui se passe dans ce lieu privilégié de la sociabilité d’Ancien Régime qu’est le cabaret. Il apparaît très nettement que les habitants du ban de Ferrières, adultes et jeunes confondus, sont de loin les plus assidus à la violence dans ce genre d’endroit. C’est bien simple, les archives ne mentionnent aucun cas de bagarres entre jeunes au cabaret, dans les bans de Lierneux et de Bra. Par contre, les archives de la Cour de Justice de Ferrières contiennent 9 cas de bagarres au cabaret auxquelles ont participé des membres de la jeunesse. La plupart du temps les causes de ces rixes sont obscures. Ce que l’on peut en dire, c’est qu’elles opposent souvent plusieurs protagonistes. Elles nous font un peu songer à ces bagarres de saloon où l’on ne sait pas très bien qui à commencé mais qu’importe, on se rue dans la mêlée. Dans ces bagarres, tout est bon pour assommer l’autre : pot, chaise, bâton, etc...Inutile de dire que l’on y blasphème à profusion. Les blessures sont rarement graves chez les jeunes, même si le sang coule. Ce ne sont pas non plus des luttes entre les jeunes d’une part et les adultes de l’autre. Elles ont lieu le plus souvent le dimanche, jour de repos. Elles semblent constituer une sorte d’exutoire au pénible labeur de la semaine.

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