
Toutes les études que nous avons lues ayant un rapport de près ou de loin avec notre sujet soulignent l’extrême importance accordée sous l’Ancien Régime à la parole. Ainsi de haut en bas de la société, on exalte mais aussi on redoute à l’extrême le pouvoir de celle-ci .
Les XVIe et XVIIe siècles ont été le théâtre d’une lutte sans merci contre des ennemis clairement définis (sorciers et hérétiques). Cette véritable guerre ne peut être disjointe de celle qui fut conduite contre tout un ensemble de comportements jugés répréhensibles, suspects ou inquiétants. Les autorités civiles et religieuses décidèrent de discipliner une société rétive qui lui paraissait vivre en bordure des normes proclamées. Il leur sembla en effet qu’entre le prescrit et le vécu, un fossé trop grand existait. Il leur fallut dès lors le combler. C.Ginzburg, cité par Jean Delumeau, juge que, jusqu'à Rabelais et Brueghel, la circulation entre culture des élites et culture populaire s’est opérée dans les deux sens. Après quoi, s’est opérée une cassure nette .
De multiples documents semblent prouver que les Européens des Temps Modernes juraient et blasphémaient beaucoup. On peut expliquer ce phénomène par le fait qu’en ces temps ou l’instabilité psychique était grande, les individus, dans leur vie de relations ou la colère était reine, passaient constamment d’un extrême à l’autre : de la violence au repentir. C’est cette hypothèse qui nous paraît la plus plausible. Il en existe, en effet, une autre qui y voit le reflet d’une christianisation superficielle, d’un athéisme secret, voire d’une sympathie pour l’hérésie .
La société stavelotaine du XVIIIe siècle n’échappe pas à cette situation. Ainsi dès la fin du XVIe siècle la principauté va voir la répression de la sorcellerie aller de pair avec la répression du blasphème et de l’injure. Au XVIIIe siècle, on ne pourchasse plus la sorcière comme on le faisait au siècle précédent mais la justice ne tolère pas la moindre injure ni surtout le moindre blasphème. Les curés et les chapelains se soucient étroitement de l’orthodoxie religieuse de leurs paroissiens. Ainsi, les mangeurs de viandes des vendredis et du carême sont sévèrement condamnés . Quant aux blasphémateurs, on les poursuit avec beaucoup de sévérité. Les injures, blasphèmes et menaces rendent compte de la difficulté de vivre ensemble. L’on a vu au début de ce travail qu’au XVIIIe siècle, la notion de communauté villageoise n’est pas un vain mot. On pourrait un peu la comparer à une famille de notre temps dans le cadre duquel on se retient moins vite et on s’insulte bien plus que dans tout autre cadre sociologique. Il en va de même pour ces communautés d’Ancien Régime où les conflits éclatent pour un oui ou pour un non. On peut cependant s’étonner de cette promptitude à voir soulever la moindre injure, le moindre blasphème ; à vouloir écarter le moindre soupçon. Il faut savoir que toute attitude passive de l’insulté correspond sous l’Ancien Régime à un aveu. Ainsi le proverbe « qui ne dit mot consent» prend tout son sens dans ce type de civilisation car le podestat ordonne qu’on lui dénonce « ceux qu’on appelle larron, qu’on injurie sans qu’ils réagissent » .
Il nous paraît évident que, tout comme on apprend au soldat à crier afin de stimuler son agressivité, lorsqu’une bagarre éclate, les protagonistes utilisent aussi l’arme vocale. Ainsi dans l’écrasante majorité des cas, les individus accusés de s’être battus le sont aussi d’avoir blasphémé ou injurié. Ce qui est frappant, c’est que la plupart du temps les accusés reconnaissent la bagarre mais presque jamais le blasphème, disant ne plus s’en souvenir. L’explication qui nous la paraît la plus probable de cet oubli est la crainte d’une augmentation de l’amende. En outre il est plus facile de nier avoir proféré des propos injurieux que nier une bagarre. Cette dernière laisse en effet souvent des séquelles physiques visibles.
Nous avons recensé 26 cas de violences uniquement verbales (menaces, injures, blasphèmes) sur le total des 143 affaires.
Les habitants de l’ouest de l’Ardenne stavelotaine ne semblent pas spécialement briller par l’originalité des injures proférées. La grande majorité d’entre eux blasphèment « le très saint nom de Dieu », sinon on use surtout des termes « larron », « Jean Foutre » et « voleur ».
Le terme « sorcière » demeure parmi les plus graves de toutes les injures car le temps est proche encore où une absence de réaction à de tels propos constituait une grave présomption de sorcellerie. Voilà pourquoi la femme de Henry N. Hardier, de la Rouge Minière, adresse une plainte à la Cour de Ferrières, dans laquelle elle accuse son mari de l’avoir traitée publiquement et, près de sa maison, de « sorcière et macrale » . Marguerite Pirotte se voit de même accusée par sa belle-sœur Marie, veuve de Colas Henry Georis, parce qu’elle l’a traitée de « laronnesse, loup garoulle » et autres paroles. Elles s’accommoderont à l’amiable le 11 octobre 1711, l’amende sera supprimée et elles ne payeront que les frais . On trouve aussi « sorcière foutue chienne » .
La pauvreté du vocabulaire utilisé est-il le témoin d’une pauvreté de culture ? Nous ne pouvons l’affirmer mais cela nous semble être un indice sérieux de l’inculture des manants.
Dernier type de violence verbale à envisager, la menace. Attitude intimement liée à la peur qu’elle est censée susciter dans le chef de la personne menacée, la menace a, le plus souvent pour origine, un problème d’ordre financier. A noter également qu’elle est régulièrement proférée les armes à la main.
Ainsi, Gilles Philippi, du pont d’Amercoeur à Liège, aurait le 4 novembre 1716, menacé, sabre et pistolet en main, « de tuer , mustiller et brûler Henry Remacle ou sa femme » parce qu’ils lui doivent de l’argent. Il aurait également tiré des coups de feu sur le chien des Remacle. Suite à ces excès, Henry Remacle adresse une plainte à la Cour « car il vaut mieux prévenir les malheurs, Philippi étant coutumier à pareils crimes et excès » .
Faire paître ses bêtes sur les biens d’autrui est une des grandes causes de la violence dans l’ouest de l’Ardenne stavelotaine, surtout dans le ban de Lierneux. Ainsi, en août 1720, le fils de Denis Paulis Jehenson se trouve avec le berger d’Odrimont sur les terres de François Jean François, d’Ancomont. Comme il se doit dans ce cas là, François saisit un des moutons du troupeau qu’il veut gager. En réaction, le fils Jehenson prend un pistolet de poche, menace François de le tuer s’il ne « quittasse pas le mouton ». Une amende de 10 florins or sera réclamée. Le père Jehenson se soumet, évoque le caractère exceptionnel de l’acte de son fils et le fait que le pistolet n’était pas chargé. L’amende ne sera que de 3 florins ainsi que 5 pattars pour chaque bête gagée .