
Selon la Caroline, pour que la légitime défense soit acceptée par un juge comme excuse valable, il faut que l’homicide ait été constitué au péril éminent de la vie du meurtrier, ou au moins, jusqu'à un point difficile à déterminer, de son honneur. Il faut également que ce péril provienne d’une agression injuste ou gratuite, ou de la défense que le meurtrier a légitimement prise de ses parents, de ses amis, ou même d'un étranger, injustement opprimé ; que l’homicide n’eut pas excédé les limites d’une juste défense , et qu’il n’eut pu éviter le péril qu‘en tuant son adversaire et non autrement. C’est à celui qui revendique le bénéfice de la légitime défense de prouver qu’il a été attaqué et c’est à la partie poursuivante d ‘établir au contraire que le meurtrier a dépassé les bornes d’une juste défense. Quand il n’y a pas de témoins de la lutte, la Caroline recommande aux juges de peser soigneusement le temps et le lieu du délit, ainsi que la vie, les moeurs, les habitudes, les tendances de l’accusé et de sa victime .
On trouve un cas de ce genre dans les archives étudiées : il s’agit du meurtre de Oger Crahay de Ferrières par François Hennen du même lieu. Voici comment s’est déroulée l’action selon la partie du meurtrier : le 29 mars 1736, vers les trois-quatre heures de l’après-midi, le sieur Léonard Jean de Hennen, père de François, surprend Oger en train de couper des osières dans une prairie lui appartenant et lui demande d’arrêter. Ce dernier refuse, le traite de « vieu chien, vieu bougre, vieu scelera » et court vers lui, un couteau à la main. Arrivé à sa hauteur, il arrache le bâton du vieil homme, le frappe à la tête, lui saute dessus pour l’étrangler et lui porte un coup de couteau à l’estomac. Le combat est inégal et Léonard appelle son fils à la rescousse : son chapeau et sa perruque gisent par terre et il est blessé, méconnaissable et plein de sang. Il s’ensuit une bagarre entre les deux jeunes gens. François donne des coups avec le plat de son épée à l’agresseur de son père, qui lui demande d’arrêter de toucher sa tête. Il obtempère et se rue vers son père pour l’aider. Sur ce, profitant du répit, Oger l’attaque et lui donne des coups de bâtons. C’est parce qu’il a voulu parer un coup que François a sorti son épée et a tué son agresseur d’un coup de cette arme à l’estomac. Oger lui aurait enfin dit dans un dernier râle : « Je me fous de toi et de toute ta race » .
L’accusé joue sur la légitime défense et tout est mis en œuvre pour noircir la victime : c’est Oger qui a commencé à agresser le père de François qui n’a fait que venir à son secours ; François a voulu calmer les débats et a d’ailleurs cessé de frapper Oger à la tête lorsqu’il l’en a supplié ; la bagarre s’est envenimée de la faute du fils Crahay qui est revenu à la charge. Le meurtrier n’a pas voulu la mort mais il s’agit d’un accident suite à une légitime défense. Au récit du drame s’ajoute toute une série de témoignage visant à démontrer que la victime est d’un naturel violent, qu’on ne compte plus ses agressions et arrogances , qu’il a même déjà été emprisonné au château de Stavelot suite à une agression contre un notaire à Stavelot, et que la situation familiale est des plus mauvaises : le père aurait même déclaré vouloir se débarrasser de son fils . On trouve à côté de cela toute une série de pièces produites pour prouver les bonnes moeurs de la victime : un mot du chapelain de l’église paroissiale de Stavelot que fréquentait Oger, qui déclare ne rien trouver chez lui qui soit contre les bonnes moeurs, il était membre de la sodalité de Parthena de Stavelot et du collège jésuite de Stavelot où il avait bonne réputation ; les curés d’Ouffet et de Ferrières ainsi que le vicaire de My et un de ses voisins n’ont rien à lui reprocher car il allait à la messe régulièrement , etc...
On ne trouve pas le fin mot de cette histoire dans les archives de la Cour de Ferrières mais bien dans un volume de la principauté de Stavelot. La sentence absolutoire de rencharge stipule qu’étant donné que « la ditte occision avoit été occasionnée par les aggressions qu’at eut fait le dit occis tant au sieur Hennin père qu’audit François son fils, disent et déclarent que la ditte cour de Ferrières deverat absoudre le dit François Hennin de toute peine corporelle, ainsy qu’ils l’absolvent par la présente » . Les de Hennen ont finalement réussi à prouver la légitime défense et la caution qu’ils ont versée devant notaire s’est avérée être une bonne opération.
Les situations que vise la Caroline sont surtout celles dans lesquelles les officiers ont l’obligation d’appréhender un criminel mais la loi justifie quantité de cas pour lesquels des blessures ont été infligées et même des homicides commis .
En ce qui concerne l’analyse des sources on rencontre un cas de ce genre. Suite à un vol commis à Burnontige par trois mendiants en août 1768 ( Jeanne Martin, son mari Jean-Pierre Warenne et Jean le gros, son demi-frère), les personnes lésées se mettent en chasse. Alertés par Jean qu’on les poursuit, nos trois vagabonds quittent la maison d’un certain François Jevigné qui les héberge à Pouchon,. Arrive l’inévitable rencontre entre les malfaiteurs et leurs poursuivants durant laquelle une bagarre éclate. Les trois hommes frappent Jean-Pierre d’un coup de bâton ; celui-ci réagit en tirant un coup de pistolet sur l’un des agresseurs et le blesse. L’escalade est trop évidente et l’un des poursuivants (Jean-Joseph Lambert) rétorque en assénant un coup de fusil mortel au mari de Jeanne. Le procès qui s’ensuit ne met nullement en cause les trois poursuivants mais uniquement Jeanne (son demi-frère a pris la fuite et son mari est décédé) accusée de vol .