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L'ordre public

A la première explication que nous venons d’évoquer, s’en ajoute une autre. Michel Foucault nous fait remarquer qu’à l’époque moderne (période qu’il appelle « classique »), il y a eu toute une découverte du corps comme objet de cible et de pouvoir. Le registre « technico-politique », pour reprendre ses termes, fut ainsi constitué par tout un ensemble de règlements militaires, scolaires, hospitaliers et par des procédés empiriques et réfléchis pour contrôler ou corriger les opérations du corps . C’est en réprimant violemment certaines catégories sociales et certains comportements que les différents états européens vont se construire à l’époque moderne. L’ordre et le travail deviennent à ce moment les nouvelles valeurs morales essentielles à la bonne marche de la société. Or l’édit de 1771 parle des vagabonds en terme de fainéants. Il n ‘y a pas place pour eux dans la nouvelle citoyenneté qui s’instaure. Ils ne rentrent plus dans la nouvelle norme sociale et à plus forte raison s’ils sont étrangers. Ce qui est punissable, nous dit Foucault, c’est le domaine du non conforme à un règlement, à une loi et à un ordre. Un ordre qui se définit par des processus naturels et observables ; or l’errance rend le contrôle plus difficile.

Ce phénomène est observable à Stavelot au XVIIIe. En faisant l’inventaire des édits et ordonnances de la principauté pour cette période, on constate en effet que les princes-abbés prennent toute une série de dispositions allant dans le sens du respect de l’ordre et du repos public. La petite principauté étant dirigée par un ecclésiastique la préoccupation morale sous-jacente se caractérise bien sûr par un souci du respect des choses religieuses.

En 1705 , on interdit de vendre à boire pendant les offices religieux ainsi que les dimanches et jours de fêtes et après neuf heures du soir , de parcourir les rues pendant les heures indues en faisant du bruit, de jouer du violon et d’autres instruments dans les cabarets et les lieux publics.

Deux ans plus tard , le prince-abbé ayant « appris avec déplaisir les désordres qui se sont faits jusqu’ici » interdit les masques, les charivaris ainsi que les tirs d’armes à feu à l’occasion de mariages car ils provoquent trop souvent des accidents . On réitère enfin l’interdiction de servir à boire pendant les offices divins, preuve que la population a bien du mal à suivre l’injonction.

L’année 1716 est marquée par un édit réformant la justice et la police. Il n’est besoin que de recopier le début second paragraphe pour souligner notre propos : « Comme la justice et la police sont le fondement le plus solide d’un Etat, qu‘elles doivent être l’asile et la consolidation des opprimés aussi bien qu’un remède efficace contre les désordres... ».

Le 21 février 1734, on interdit les mascarades pendant le carnaval. La raison est évidente : trop de personnes profitent de ne pouvoir être reconnues pour commettre des désordres de toute sorte. Le mois de novembre de la même année voit réitérer les ordonnances précédentes car « il se commet encore plusieurs désordres, insolences et débauches dans notre principauté... » .

Le XVIIIe siècle est donc marqué au niveau politique par un effort, une volonté de modifier les comportements des individus, ainsi que d’ajuster, d’affiner, de perfectionner les mécanismes de pouvoir qui encadrent l’existence des individus. Cet encadrement passe par la répression de toute une série comportements séculaires. Cela a commencé avec la chasse à la sorcière qui incarnait les restes de l’ancien paganisme. Elle fut immolée sur l’autel de la christianisation tout comme l’était le bouc émissaire chez les Hébreux. Puis une fois les populations christianisées, on s’attaque à l’ordre. On pourchasse d’abord les Bohémiens car, d’une part, leur condition est d’être vagabonds et que, d’autre part, ils sont vus comme n’ayant aucune religion ni règlement. Minoritaires et étrangers, ils sont une proie toute indiquée pour le pouvoir. Ce problème éradiqué, on s’attaque aux vagabonds étrangers . Considérés comme paresseux et guetté par tous les vices, les pauvres et en particulier les pauvres étrangers ont perdus leur auréole évangélique du Moyen Age. Sous couvert de la moralité, c’est l’ordre public qui est défendu par le pouvoir. A l’époque, on attribue la misère à la paresse, à l’oisiveté, à l’ivrognerie, etc... Les causes profondes sont ailleurs : une augmentation démographique importante et une situation économique désastreuse . La première attitude des autorités stavelotaines est le rejet pur et simple, de manière violente s’il le faut. Au fil du temps, au rejet, on va préférer l’emprisonnement. Toutefois si la répression se fait moins violente, les conditions pour être intégré et reconnu dans la société se durcissent .. Les raisons invoquées par les édits depuis les années 1760 vont dans le sens de l’analyse de Foucault qui nous dit que derrière le vagabondage, il y a la paresse. Or dans l’édit de 1771, on parle de fainéants ! Le but de la prison et du travail public est de modifier le comportement de l’individu : on le fera travailler. Ainsi l’édit de 1787 parle de les mettre à la brouette. Les peines doivent durer un temps car si on condamne à mort ou à perpétuité, il ne sert à rien de corriger. Les peines prévues sont pour le dernier édit de 1787, de trois mois à un an de réclusion.

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