
«Comme l’agressivité, le conflit ou encore la combativité, la violence est aux principes des actions humaines individuelles ou collectives. Elle est donc, avec des modulations différentes, une caractéristique constante du développement humain.»
«À l’époque contemporaine, elle semble poser des problèmes nouveaux, non seulement par son augmentation et l’importance des moyens qui lui sont consacrés mais aussi par la conscience nouvelle que les sociétés en prennent. Ce qui avait toujours été une fatalité de la vie et de l’histoire semble devenir un défi qu’il s’agit d’évaluer, sous tous ses aspects, en un domaine où les craintes et les espoirs faussent le jugement. Il s’agit aussi de voir si, à une violence d’une importance inégalée, ne correspondent pas, en même temps, des aptitudes nouvelles à aborder les problèmes qu’elle suscite et à les traiter.»
La violence est aussi difficile à définir qu’elle est aisée à identifier. Etymologiquement, elle signifie « projection d’une force vers quelque chose », mais voilà, cette définition pourrait s’appliquer à pratiquement toutes les actions humaines. Ainsi faut-il la préciser. La définition plus communément admise est la suivante : « la violence consiste à causer un mal quelconque par l’utilisation énergique de la force physique ». La violence peut aussi être psychologique. A cela s’ajoute qu’au même titre que des notions comme celles de chaos, de désordre, de transgression, la violence implique l’idée d’un écart ou d’une infraction par rapport aux normes ou aux règles qui définissent les situations considérées comme naturelles, normales ou légales. Il y a aussi, dans l’idée de violence, celle d’une perturbation ou d’un dérèglement plus ou moins momentané ou durable de l’ordre des choses.
Jean-Claude Chesnais distingue trois définitions implicites du concept envisagé. Au centre, le noyau dur, la violence physique. Il s’agit de l’atteinte directe, corporelle, contre les personnes, dont la vie, la santé, l’intégrité corporelle ou la liberté individuelle sont en jeu. Sa définition, nous dit-il, est « opératoire » car dans toute société organisée elle fait intervenir le policier, le juge et le médecin ; elle met en cause l’ordre social. Autour de ce centre, on trouve la violence économique et, enfin, le troisième et dernier cercle, qui confine à l’infini, la violence morale (ou symbolique).
Difficile à cerner, on le voit, le phénomène implique l’intention de faire une victime et, à fortiori, la réalisation de cette intention. On ne peut donc dès lors mieux connaître la violence qu’en établissant le face à face agresseur/agressé même si ce n’est pas toujours possible.
En outre la violence peut surgir de conflits inter-sociaux ou intra-sociaux. Nous avons pris le parti d’étudier la violence au sein d’une société donnée : la guerre, qui est le domaine de la polémologie, ne sera donc pas envisagée dans le présent travail. Les sources sur lesquelles se base notre analyse sont les archives judiciaires de trois mayeuries situées dans l’ouest de l’Ardenne stavelotaine : Lierneux, Bra et Ferrières. Nous en avons extrait, d’une part, les faits de violence en tant qu’ils constituent un crime ou un délit et, de l’autre, la violence utilisée en tant que moyen de répression. Nous avons en outre pris en considération une forme de violence qui ne fait pas usage direct de la force physique : l’injure et le blasphème. La raison de ce choix est très simple car l’appréhension de la violence, nous l’avons vu, dépend des critères en vigueur dans une société donnée. La société rurale stavelotaine est essentiellement orale. La parole et la réputation des gens sont primordiales : les sources étudiées considèrent ainsi les injures comme étant des violences verbales. Nous les avons donc recensées. Nous n’avons tenu compte des vols (violence économique) que dans la mesure où ceux-ci sont perpétrés avec violence ou entraînent une répression violente.
«Les théories de la violence, qui entendent déterminer la nature et les causes de celle-ci, sont tributaires de cette situation ambiguë où l’on a une connaissance à la fois partielle et globale des phénomènes, où les concepts eux-mêmes sont marqués par les présuppositions de la représentation de la société et par le statut que revêt la théorie au sein de cette dernière. En d’autres termes, on ne peut échapper ici à une situation de cercle où, d’une part, la théorie modèle les faits dont elle rend compte et où, d’autre part, elle les modifie à travers les actions qu’elle légitime.»
Yves Michaud classe les théories de la violence en trois grandes rubriques : celles qui, pour l’essentiel, sont anthropologiques ; les conceptions sociologiques ; enfin, les philosophies de la violence .
Les approches de l’anthropologie préhistorique et historique s’efforcent de déterminer la réalité de la violence humaine en prenant en considération aussi bien l’évolution biologique que les développements techniques et sociaux de l’homme. Le constat très largement partagé par les spécialistes est celui de la singularité d’un animal différent des autres animaux : plus démuni que ces derniers en armes naturelles et en instincts, et n’ayant pas une agressivité particulièrement développée, l’homme est un animal intelligent, capable de communication symbolique et d’instrumentation technique, doué surtout d’une curiosité remuante d’omnivore de moins en moins limité à un territoire déterminé. C’est son évolution technique et sociale, avec le développement de l’usage d’outils, les exigences de la chasse, la constitution de groupes sociaux différenciés, qui démultiplie son agressivité en la rendant redoutablement efficace. S’il y a bien des bases naturelles à l’agression, elles font partie de l’équipement de départ d’un animal qui doit survivre dans des conditions difficiles ; mais l’évolution technique et culturelle ultérieure déséquilibre son adaptation en faisant désormais passer celle-ci par des techniques et des médiations symboliques complexes.
Ces conclusions de l’anthropologie préhistorique (Washburn) recoupent les thèses de l’éthologie (Lorenz, Tinbergen). Cette dernière part de l’étude des comportements animaux dans leur milieu naturel pour en appliquer les résultats, par extrapolation, à l’animal humain dénaturé et modifié par l’environnement culturel qu’il s’est créé. Qu’on admette, avec Lorenz, l’idée d’un instinct d’agression ou qu’on parle, avec Tinbergen, d’un sous-instinct au service des autres, il faut tout de même reconnaître chez les animaux les fonctions adaptatives d’une agressivité-adversité intraspécifique qui permet la sélection des individus les plus vigoureux et les mieux armés, qui favorise la distribution des territoires et la répartition des individus dans les niches écologiques et permet l’établissement de hiérarchies de dominance favorables à l’apprentissage. Cette agressivité est heureusement contrôlée par des mécanismes de ritualisation et de « redirection » qui la rendent le plus souvent inoffensive. Chez l’homme, en revanche, indispensable au départ, elle est en partie devenue inutile lorsque la technique et la culture ont pu se substituer à l’instinct ; et, surtout, elle est devenue désadaptative et destructrice avec le progrès des outils meurtriers et avec la faillite des régulations instinctives face aux déterminations de la culture.
Procédant selon un tout autre point de vue, des études physiologiques ont abordé les phénomènes d’agressivité et de violence en examinant leurs bases neurologiques, bioélectriques ou biochimiques. Il a ainsi été montré qu’il y a des conditions cérébrales de l’agressivité : c’est ainsi, par exemple, qu’une chute du taux de progestérone va de pair avec l’irritabilité des femmes au moment des règles.
Par ailleurs, se sont développées les approches psychologiques, qui ne se présentent pas comme des théories générales mais plutôt comme des investigations expérimentales portant sur les différentes conditions de l’agressivité et de la violence. Dans la ligne des premiers travaux de Dollard et de ses collaborateurs, ont été envisagées toutes les relations possibles entre frustration et agression. Bandura, quant à lui, a étudié les conditions de l’apprentissage de l’agression, Milgram le phénomène capital de la soumission à l’autorité, et d’autres les liens entre violence et facteurs d’environnement (chaleur, excitation sonore ou visuelle, territoire, anonymat et foule, etc.).
En psychanalyse enfin, Freud, en particulier, a émis l’hypothèse d’une pulsion de mort, conjointe aux pulsions de vie. Intériorisée, elle présiderait aux comportements d’autodestruction ; tournée vers l’extérieur, elle deviendrait pulsion d’agression ou de destruction.
Pourquoi une étude historique de la violence ?. Premièrement l’historien est un homme de son temps. On lui demande avant tout d’expliquer le passé dans un soucis de compréhension du présent. Il est de ce fait une sorte de lien entre le présent et le passé. La violence si elle dégoûte l’homme civilisé du XXe siècle, le fascine surtout : il n’est que d’ouvrir sa télévision à l’heure du journal parlé. De ce fait elle est susceptible d’intéresser l’historien dont le travail ne saurait cependant être confiné à la simple description d’un fait. Il lui faut avant tout comprendre et expliquer. De ce fait la compréhension du phénomène violence nous oblige et nous donne le moyen d’accéder à un type de société différente du notre mais dont nous sommes cependant les héritiers. La violence et son acceptation varie d’un type de société à l’autre. L’historien apporte dès lors aussi sa pierre à l’édifice de la science.
Pourquoi la société rurale de l’Ardenne stavelotaine de l’ouest. Premièrement, le soucis de comprendre une société dans laquelle je puise mes origines. Deuxièmement apporter ma contribution à l’histoire d’une petite principauté d’Ancien Régime trop souvent négligée par mes pairs.
Le XVIIIe siècle est en général considéré comme une période de transition. Il nous semblait dès lors intéressant d’envisager la situation d’une petite principauté ecclésiastique comme celle de Stavelot-Malmédy.
C’est dans le recours aux données quantitatives et statistiques de la violence qu’on saisit le mieux les difficultés d’une approche objective. Ainsi dans le domaine de la criminalité, les choses sont encore peu claires à notre époque. En effet, malgré les comptes annuels de la justice, ou de la police, en particulier à cause du fameux « chiffre noir » qui sépare la criminalité enregistrée de celle qui se produit réellement.
Il faut quelquefois des « affaires » retentissantes ou des changements considérables de mentalité pour que des violences comme celles infligées aux enfants ou aux femmes (enfants martyrs et femmes battues) apparaissent dans toute leur étendue. Ne pas déclarer une violence ou ne pas en tenir compte, c’est évidemment en changer la nature et modifier le comportement social en conséquence.
En première analyse, la violence est la suite et le prolongement des comportements pacifiques. Elle intervient dans une gradation de moyens où il n’est pas du tout facile de savoir où s’arrêtent l’incitation, la contrainte, la pression et où commence la violence proprement dite. La violence, en tous cas, n’introduit pas une dimension absolument nouvelle dans les interactions : elle consiste dans la poursuite de celles-ci par d’autres moyens.
En deuxième lieu, soumise au calcul et aux comptes d’une gestion, elle doit être graduée et perd son aspect de « tout ou rien ». Entre la négociation, la menace et l’affrontement, il y a tous les degrés d’engagement. Ainsi s’explique l’importance, dans ce continuum, de la crédibilité des menaces et de l’instauration d’une communication au sein même de l’affrontement. Il faut pouvoir faire comprendre ses intentions et son degré de détermination, ce qui implique, paradoxalement, un relatif consensus entre les adversaires.
En dernier lieu, les actions ne sont jamais unilatérales et elles sont menées dans des situations d’interaction où les adversaires agissent l’un par rapport à l’autre à l’intérieur de jeux stratégiques, et souvent par rapport à un public de spectateurs pouvant s’engager à leur tour.
Il faut également ajouter pour être complet le lien étroit qui unit la violence et la peur, la violence et l’angoisse.